La Macédoine, une belle salade !

Vendredi 16 Août. Nous reprenons la route après une journée de visite à Ohrid.
Notre balade débute à Morosišta, petit village situé au nord de Struga. Nous sommes arrivés ici en taxi, frustrés. Aucune des voitures ayant croisé notre pouce tendu n’a daigné s’arrêter.
Le soleil est de la partie. Les crampons affutés, la caravane se met en branle.

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Photo Toto Caribo

Tonnerre de cure de fruits !
Nous avançons doucement au milieu d’une vaste plaine agricole, nos 12 kg sur le dos. La région s’est spécialisée dans la production de fruits. Pommes, prunes, mures, ce chemin est un bonheur pour nos papilles.
Les habitants sont souriants et répondent longuement, en macédonien, lorsque nous demandons notre chemin.
En milieu d’après-midi, le temps change. Comme on construirait un château de cartes, les nuages montent en enclume, étage après étage, formant de moelleux bibendums.
Le temps se suspend. Plus une once de vent, pas un bruit. Une odeur de terre douce-humide chatouille nos narines. Au loin le tonnerre gronde, sourd, menacant.
L’orage nous encercle, mais les gouttes nous épargnent. Le temps est lourd, moite. Nos vêtements et notre peau sont soudés par l’humidité.
Au loin, quelques villages, masses brunes, toits de tuiles, sont traversés en leur centre d’une lame blanche étincelante : des minarets.

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Le minaret de Delgojde
Photo Toto Caribo

Delgojde
Nous pénétrons dans l’un d’eux, Delgojde, accueillis par le chant du muezzin invitant à la prière.
Nous posons nos sacs et nous installons à la terrasse d’un café, face à la mosquée.
Les clients sirotent leur expresso, indifférents à l’appel qui s’échappe du mégaphone. Assis sur les marches du perron d’une maison, des anciens, coiffés indifféremment d’un béret basque, d’un pliz ou d’un chapeau de prière, observent silencieux le spectacle de la rue.
On nous regarde, du coin de l’œil, curieux de ses étrangers en visite dans le village. Un petit vieux, sec comme une branche, s’adresse à moi, sourire édenté, regard rieur. Il veut savoir d’où nous venons. Je lui réponds mal assuré « Fran-sous-ki », sans être vraiment sûr que le terme soit le bon. Qu’importe, il semble satisfait par ma réponse et reste planté là, à côté de moi, silencieux, scrutant le ciel.

Changement de programme
Presque sans prévenir, un nouvel orage éclate, violent. Une chape de plomb. Tout le monde entre en hâte dans le café.
La grêle succède à la pluie, martelant sans répit les toits, le bitume.
Lorsque la colère de Zeus s’estompe enfin, il est tard, la nuit tombe. Le sol est détrempé. Impossible de dormir en tente.
Nous chaussons nos sacs à dos et partons. Objectif : trouver une âme charitable, prête à nous laisser dormir à l’abri, sous une grange ou une pergola.
Rapidement nous repérons un garage attenant au supermarket du village. Nous rentrons dans le magasin sous le regard intrigué des clients.
Nous demandons à une femme occupée à approvisionner les rayons si nous pouvons occuper son garage pour la nuit. La proposition ne semble pas vraiment l’enthousiasmer. Comme à son mari d’ailleurs, occupé à enregistrer les articles des clients, assis derrière la caisse, le regard suspicieux.
Un homme élégant, fin, moustache taillée au cordeau, cheveux gris et costume noir nous aborde en allemand. Florence fait appel à ses souvenirs de cours. Il nous explique que le restaurant du village fait aussi office d’hôtel. Malheureusement il est fermé ce soir…
L’homme nous demande d’attendre ici et part à la recherche du propriétaire.

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Stars d’un soir
L’ambiance à l’intérieur devient pesante. Nous avons la mauvaise idée de poser le regard sur la femme du gérant, occupée à vanter les mérites d’un long collier de merguez à une cliente. Ses yeux lancent des éclairs, nouvel orage !
Nous décidons de patienter dehors, devant la boutique. Les villageois nous observent mi-curieux, mi-amusés. En passant devant nous les voitures ralentissent. Il est clair que notre histoire a fait le tour de la bourgade.
L’homme parlant allemand revient bredouille, il n’a pas trouvé notre espéré sauveur. Mais il n’abdique pas aussi facilement et après quelques coups de fil nous annonce que le propriétaire du restaurant nous rejoindra dans 20 minutes. Sa tâche achevée, il s’en va.

Moral en berne
Un autre homme, maitrisant un peu d’italien cette fois-ci vient à notre rencontre. Flo fait à nouveau appel à ses souvenirs de classe, son cerveau fume.

Il souhaite absolument nous aider. Il tente de nous convaincre de prendre un taxi pour Struga et donc revenir sur nos pas…
Par ailleurs, il croit savoir que le gérant du restaurant que nous attendons est en déplacement à Skopje. Cette nouvelle a le don de faire chuter vertigineusement notre moral. Mais nous ne voulons pas renoncer à avancer.
C’est décidé, nous partons en direction du prochain village, Poum.

L’homme insiste, nous suit, nous retient. Son insistance à vouloir nous aider finit par nous agacer franchement, un comble. Un neveu à lui, parlant anglais vient à la rescousse.
Mais les palabres s’éternisent sans qu’il ne se profile de solution. Pire nous sommes exclus de la conversation, transparents, sommés d’attendre.

Grosse berline
Soudain une grosse berline allemande, noire, pleins phares, s’arrête devant nous. Notre bon samaritain et les deux hommes de l’auto échangent quelques mots et nous sommes invités à monter. Dociles nous obéissons. Nous sommes fatigués, légèrement déprimés et sérieusement inquiets. Qu’est-ce qui nous a pris de monter dans cette voiture ?
Nous remontons la rue principale, repassons devant le supermarket, la mosquée. Silence dans l’habitacle. Le véhicule s’arrête devant le fameux restaurant. Dehors, des hommes, toujours des hommes, nous attendent. On nous invite à descendre. Nous nous exécutons, récupérant nos sacs à dos dans le coffre.
Nous comprenons enfin la finalité de cette étrange convoi. Une chambre nous a été préparée à la hâte. Soulagement.

Nos hôtes
À l’intérieur une vaste salle, lumineuse, un tantinet kitch, dédiée aux grands évènements, mariages en tête.
Nous nous asseyons autour d’une table ronde en bois vitrifié. 4 hommes sont assis.
Le premier est le propriétaire de l’hôtel, Jetmir. Musculeux, regard doux, mais franc, pénétrant. Il nous offre une bière.
Le second, installé à gauche de Florence, est Bardhyl, prononcez Barzoul. Un faux air de Serge Lama, fonctionnaire administratif pour la municipalité de Struga.
Enfin, deux frères rondouillards, mines aimables, chauffeurs de taxi.
L’accueil est chaleureux, le moral de la troupe remonte instantanément.

Présentations
Ces hommes sont curieux de savoir ce que nous pouvons bien faire ici, les visites semblent rares. Le moment prendrait presque un air solennel, comme s’il s’agissait d’une rencontre diplomatique, comme si le sens de l’accueil de tout un village allait être éprouvé autour de cette table.
La conversation s’engage. Un peu d’allemand et d’italien, 3 mots de français, et une bonne dose d’expression corporelle.
La conversation s’engage. Nous sortons la carte et refaisons du bout du doigt notre parcours en Macédoine. Puis nous leur parlons de notre projet, apparemment fou, de rallier le parc de Mavrovo au nord, par de petites routes de montagne reliant entre elles de petits villages isolés.
Routes quasi-impraticables, 80 km à travers la montagne sans ravitaillent possible, rapidement nous comprenons que nous allons devoir revoir à la baisse nos ambitions.
Jetmir nous demande le regard malicieux :
– « Vous avez un pistolet avec vous ?  »
– « Pourquoi ?  »
– « Pour les loups !  »

Une utopie, la Grande Albanie
Le sujet clos, nos hôtes souhaitent nous présenter une particularité culturelle de la région, qu’à Skopje, la capitale, on tente de gommer à coups de monuments édifiés à la gloire de la « Nation ». Nous avions bien remarqué des drapeaux albanais flottant fièrement au fronton de maisons en rentrant à Delgojde… Il se trouve que ce village est albanophone, qu’on y regarde la télévision albanaise uniquement et que certains se prennent à rêver d’une grande Albanie unifiée.
Jetmir nous tend son smartphone. Sur l’écran, une carte des Balkans où figure une tache rouge représentant l’aire culturelle albanaise. Le sud du Monténégro, le Kosovo, le sud-ouest de la Grèce et la quasi-moitié de la Macédoine !
Les choses ne sont pas si simples, nous le savons. Même dans cette région le mélange est la règle. Ainsi, autour de Delgojde, certains villages sont majoritairement macédoniens, quand d’autres sont albanais mais orthodoxes ou macédoniens mais musulmans.

Les Balkans, carrefour culturel en mouvance
C’est un mal balkanique : les frontières sont contestables et contestées. Une « Grande Bulgarie », une « Grande Roumanie », une « Grande Macédoine », une « Grande Grèce », la foire à la surenchère est la norme. Et les conflits de ces 25 dernières années n’ont rien arrangé, provoquant des déplacements de populations durables, comme en témoignaient ces Serbes croisés dans le Nord du Monténégro.
Les Balkans sont comme un Rubicube pipé ; impossible de ranger proprement les carrés verts avec les carrés verts, les carrés rouges avec les carrés rouges.
Il est loin le temps où la Yougoslavie faisait office de trait d’union éthnique. Tito déclarait alors : « La Yougoslavie a six Républiques, cinq nations, quatre langues, trois religions, deux alphabets et un seul parti. »

La générosité chevillée au corps
Pour l’heure nous sommes ravis de retrouver la chaleur et la générosité albanaise qui nous avaient tant touchés.
« We’re modern muslims ! » Nous disent-ils hilares, en regardant leurs verres copieusement remplis de bière « Ckopcko ».
Un homme arrive et se joint à nous. La trentaine bien tapée, collier de barbe parfaitement taillé, cheveux courts gominés, grosse chaîne en or et toujours ce regard doux-franc, comme celui de son copain d’enfance, Jetmir.
L’homme annonce qu’il a vécu quelque temps en Australie. Son accent ne laisse aucun doute.

Son arrivée permet aux quatre curieux assis autour de lui de comprendre dans le détail notre périple balkanique.
Il nous explique que demain l’un d’entre eux nous conduira jusqu’à la grande route menant au parc. Au passage, il est évident que la chambre nous est gracieusement prêtée et que les bières sont un cadeau de bienvenue.
Serions-nous capables d’offrir un dixième de cet accueil à l’un d’entre eux si l’idée leur venait de se promener chez nous autres, mangeur de grenouilles ?

Dans les bras de Morphée, au sec
Tout le monde fatigue. Nous disons au revoir à Barzhyl et aux deux frangins.
Jetmir et son ami nous font monter et nous montrent la chambre où nous allons pouvoir nous reposer, au sec. Trois lits, une salle de bain, un palace pour nous. Pourtant les deux hommes s’excusent, pinaillent, navrés de nous recevoir dans des conditions qu’ils ne jugent pas dignes !
Ils prennent congé après nous avoir donné rendez-vous devant la porte arrière de l’hôtel à 8h00 le lendemain. Il est temps de dormir, ce que nous faisons, sans cérémonie.

Café turc
Comme prévu, et avec une bonne demie-heure d’avance, Jetmir frappe le lendemain à la porte du petit appartement.

Il nous conduit, dans son van, du restaurant au café où nous retrouvons Bardhyl. Il s’excuse en souriant de cet arrêt, « Cest la tradition », que voulez-vous…
Nous laissons patiemment retomber le marc de nos cafés turcs en discutant. Jetmir montre fièrement des photos de son fils à Yann. L’adolescent a intégré un centre de formation footbalistique en Grèce, ce qui pourrait le mener à jouer à Arsenal…
Petite séance de photos de groupe, au revoir chaleureux et nous reprenons la route, avec Bardhyl cette fois-ci.

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Bardhyl et Jetmir

Bardhyl
Bardhyl est un homme calme, cultivé, pédagogue. Au volant de sa voiture, il remplit parfaitement son rôle de guide, décortiquant le paysage, s’arrêtant sur le bord d’un lac pour que nous puissions faire quelques clichés, ou sur le barrage de Debar pour admirer la vue.
Il roule l’air de rien, nous menant jusqu’à l’entrée du Parc National de Mavrovo, soit 80 kilomètres aller-retour.
En route il nous présente les villages. Celui-ci est macédonien, celui-là est albanais.
Dans la plupart des villages albanais que nous traversons, Bardhyl se lamente de voir de très grosses maisons, flambantes neuves, au style criard, inhabitées. Parfois, 70 % des maisons d’un village sont closes ! Il s’agit d’Albanais qui ont construit leur maison, puis sont partis à l’étranger trouver un marché de l’emploi plus favorable.
Certains ne reviennent pas. Comme ce cousin de Bardhyl, parti il y a 50 ans, en lâchant un téméraire « je reviens dans 5 ans ». Personne au village ne l’a jamais revu…

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Bardhyl en bon pédagogue
Photo Toto Caribo

Debar, entrée vers les grands espaces
Nous arrivons à Debar, 8.000 habitants, dernier gros bourg avant le parc que nous imaginons peuplé de bêtes sauvages.
Nous prenons un dernier café ensemble à la terrasse d’un glacier-pâtissier donnant sur la place principale.

Beaucoup de monde dans les rues. Population hétéroclite. Jeunes femmes courtes vêtues et passantes voilées. Jeunes hommes à la mode occidentale et anciens, coiffés du chapeau de prière. Comme partout depuis le début de notre aventure des minots, la peau hâlée, mendient une piécette ou deux.
Nous apprenons autour d’un verre que les familles sont beaucoup moins nombreuses qu’avant, les enfants ça coûte cher. Pour ce qui est du voile il est porté essentiellement par les plus anciennes.
Nous assistons au spectacle concret d’une région qui change, qui s’occidentalise. L’ancienne péninsule balkanique semble prendre son temps pour dire au revoir et souhaiter bonne chance à la nouvelle venue. Le dernier morceau des Daft Punk que crache la radio semble souligner mes pensées vagabondes. Je me réjouis à l’idée qu’un pays accède à plus de confort, quoi qu’ici cela se fasse en creusant violement les inégalités. Mais l’uniformité culturelle au rabais qui s’installe insidieusement me donne du vague à l’âme.

Il est temps pour Barzhyl de nous dire au revoir. Lui rentre au village tandis que studieux nous reprenons notre séance quasi-quotidienne d’autostop.

Silvère

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Photo Toto Caribo

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