Une reprise qui donne le ton

Jeudi 28 Août 2013, Borovets-Lyaskovo

Une longue journée s’annonce. Le fond de l’air est frais lorsque nous quittons Borovets en direction de Kostenec, 30 km de bitume plus loin. Le ciel est uniformément bleu, dégagé de toute aspérité, pas un seul nuage ne se risquant à faire tâche.

Pas de répit pour nos genoux aujourd’hui. Nos sacs à dos réduisent considérablement l’amorti de nos gambettes. Ajoutez à cela une surface de progression souple comme une bûche de châtaignier et vous imaginerez aisément le stress que subissent nos deux carcasses. Mais c’est guillerets et décidés à en découdre que nous entamons cette randonnée.

En manque de considération

La balade débute au milieu d’une forêt de sapins s’étirant sans fin. Les collines qui l’accueillent protègent jalousement les sommets du parc du Rila de la vue du randonneur. Nous ne devinons que quelques cimes grises, pelées, qui disparaissent presque aussitôt derrière nous.

Nous marchons au maximum sur le bas-côté, plus souple, soucieux de ménager nos rotules.

Les voitures roulent vite sur cette portion de route en lacets. Un camion me frôle de très près…

Après deux heures de marche, premier arrêt dans le village de Raduil, petit bourg tranquille. Nous nous asseyons à la terrasse d’un supermarket faisant par ailleurs office de café. Personne ne répond à nos « Dobar den ! » pourtant souriants. Décidément, la Bulgarie nous frustre. Le contact passe difficilement, et l’accueil oscille entre indifférence et indifférence…

Une ancienne, pliée en deux par l’âge, et par une vie que l’on imagine aisément laborieuse, se dirige lentement vers la supérette, en appui sur sa canne. Elle est vêtue de noir, châle noué autour de la tête, tâche brune sur la joue gauche. Son visage est ridé comme la surface d’un pot de peinture Glycéro oublié trop longtemps dans un placard. Elle s’arrête à mon niveau et me lance un « Dobar den » sonore, amical, savoureux. Ravi d’exister enfin aux yeux d’un local je lui réponds tout sourire.

Chants bulgares

Nous faisons de petites courses et partons en quête d’une terrasse plus accueillante. Nous la trouvons un peu plus loin, sur la place du village, face à la mairie.

Installés eux aussi en terrasse, deux ados s’embrassent goulûment, explorant les moindres recoins de leurs cavités buccales respectives, pendant qu’une amie, patiente, s’occupe de tenir la chandelle.

Des fenêtres de l’étage de l’hôtel de ville s’échappent un chant polyphonique mystérieux, envoûtant. Des femmes entremêlent savamment leurs voix, tricotent ensemble un chandail musical multicolore suivant un patron complexe et précis.

Petit à petit, s’installe en nous l’agréable sensation qu’enfin, la farouche Bulgarie dévoile ses charmes.

Dix minutes passent avant qu’un bataillon de sexagénaires quitte le bâtiment, tranquillement, parfois accompagnées de petits enfants heureux de pouvoir se dégourdir enfin les jambes. Elles papotent entre elles quelques instants puis partent aux quatre vents.

(Vers 4-5 min, les chants deviennent franchement beaux !)

Framboises business

Nous reprenons la route. Près d’un terrain de jeux pour enfants un char et un avion militaires sont exposés, le plus naturellement du monde, comme on exposerait les sculptures d’un artiste local dans des plates-bandes fleuries.

Après 700 mètres de dénivellation négative nous atterrissons au cœur d’une plaine. Le long de la route des parcelles de framboisiers sont prises d’assaut par une cohorte de Roms, hommes, femmes, marmots et adultes, ramassant les précieux fruits.

Plus loin, d’autres s’occupent de les vendre aux automobilistes. Quelques cagettes de fruits, une balance. La configuration est toujours la même. Lorsque ce sont des hommes qui vendent, ils attendent le chaland au volant d’une voiture ou d’une camionnette, écoutant la radio ou lisant le journal. Lorsque ce sont des dames, elles patientent, assises sur un petit tabouret disposé derrière l’étal, à l’ombre d’un parasol.

Un étal fait toujours face à un autre étal, comprenez que les fruits se vendent simultanément des deux côtés de la route.

Pause déjeuner

Nous arrivons à Dolna Banya où nous remplissons nos bouteilles plastiques aux robinets métalliques d’une fontaine offrant de l’eau de source. Froide à droite, chaude à gauche.

Nous marchons encore un peu et trouvons à la sortie du village une table en bois, vestige d’un café qui semble avoir fermé ses portes quelques mois plus tôt.

Sandwich à la sardine, un de plus, un de trop pour nos papilles écœurées. Promis demain nous changerons d’ingrédient.

Nous nous offrons une petite sieste digestive, allongés sur un bout de gazon, et repartons.

Sur la route, nous croisons régulièrement des charrettes, amas de bois, quatre roues de voitures, tirées indifféremment par mules ou chevaux.

Séance d’autostop

Enfin nous arrivons à Kostenec après 6 heures de marche. Mission remplie. La journée peut entrer dans une seconde phase, celle de notre cher auto-stop!

Deux femmes à qui nous demandons notre chemin s’inquiètent de nous voir quitter le village à pied et nous conseillent vivement de prendre le train. Ce sera auto-stop pour nous.

Sur leurs indications, nous empruntons le tunnel passant sous la voie ferrée, tournons à droite, marchons jusqu’à la sortie du village, longeant de charmantes maisons aux jardins fleuris, et tendons le pouce.

Rapidement, un camion frigorifique stoppe sa course à notre hauteur. Un trentenaire tout en rondeur descend. Il met nos sacs au frais dans la chambre froide, un coffre-fort rempli de tablettes chocolatées Milka, nous fait monter sur la banquette avant et redémarre.

Nous dépassons doucement un champ de tournesols récemment fauché où des Roms ramassent les reliquats de graines oubliées.

A l’intérieur de la cabine, une image de la vierge accompagnée de l’enfant Jésus est discrètement collée sur un angle du pare-brise. Un tas de paperasse menaçant de s’effondrer à chaque virage repose sur le tableau de bord tandis que des bobines de papiers destinées à alimenter une caisse enregistreuse occupent la boite à gants.

Sympathique et souriant, notre hôte nous propose une cigarette, un verre en plastique faisant office de cendrier. Incapables de dire non, nous en tirons chacun une du paquet.

Florence, fatiguée par une journée intense de marche jette machinalement son mégot par la fenêtre du fourgon. Elle est aussitôt reprise par le conducteur qui lui fait comprendre par quelques gestes qu’il y a de sérieux risques d’incendie dans la région. Comme pour illustrer son propos nous dépassons un peu plus loin un départ de feux, à droite de la route, probablement déclenché par … un mégot de cigarette.

Un peu plus loin encore, nous croisons un antique camion-citerne de pompier, sirènes hurlantes, semblant bien trop frêle pour pouvoir prétendre stopper un quelconque incendie.

Notre chauffeur s’arrête à mi-chemin pour une livraison dans une petite ville. Elle est à l’image des villages que nous avons croisés dans la journée : maisons en briques et torchis, cernées d’un mur en pierre, et immeubles délabrés.

Dans le village suivant, Belovo, est installée, le long de la voix ferrée, une respectable usine de papiers. Face à elle, de l’autre côté de la route, de nombreuses échoppes proposent des lots d’essuie-tout et de papier hygiénique agencés en pyramides. Le gagne pain de tout un village semble-t-il.

Papier Belovo

Photo olivelo.canalblog.com

Kričim

Notre chauffeur nous dépose à la gare de Pazadzhik.

Pressés de trouver le E8 nous prenons un taxi pour rejoindre la petite ville de Kričim.

Après négociation rapide du prix la voiture démarre.

A la sortie de la ville, nous croisons une immense parcelle de vigne cernée de fil barbelé. La Bulgarie dispose de bons crus dont on protège jalousement la précieuse matière première…

Puis, de petites collines d’herbe sèche se succèdent inlassablement, débouchant sur Kričim. Le chauffeur nous laisse sur la place centrale et repart.

La ville semble avoir subi les assauts d’un bombardement aérien dévastateur. Les rues, exemptent de bitumes, offrent une succession de trous et de bosses. Les bâtisses de la bourgade défient les lois de la physique la plus élémentaire. Un pont d’acier ralliant les deux rives du village est fermé, menaçant de sombrer à l’improviste. Cerise sur le haut du gâteau, nombres de boutiques ont tiré le rideau.

«Il n’y a plus de restaurant ici» nous avertit d’ailleurs le gérant d’un café du village. Nous qui fantasmions sur un repas chaud, nous sommes sommés de faire quelques courses à l’épicerie.

La tâche accomplie nous partons en direction de gorges débutant à la sortie du village.

Nous cherchons du regard un terrain propice à la pose de nos tentes.

Au passage nous saluons de la main une femme et ses filles, vêtues de haillons, qui nous regardent curieuse et nous suivent un peu.

Pas une once de parcelle susceptible d’accueillir notre campement. Trop de pentes, trop près du village, trop près de l’eau,…

La nuit tombante, découragés, nous passons un barrage construit entre deux parois rocheuses séparées de quelques mètres seulement. Elles marquent l’entrée des gorges menant à Devin.

Dernier tronçon

Un homme au volant d’un vieux break de marque Lada s’arrête et nous demande où nous allons, étonné de nous voir marcher à cette heure tardive.

Il décide de nous rendre service, obligeant le conducteur d’une fourgonnette familiale Kia à stopper sa course. Celui-ci est prié de nous véhiculé. Il s’exécute, souriant.

La cinquantaine, fin, les cheveux bruns grisonnants coupés courts, il porte une chemise blanche.

Nous mettons nos sacs dans le coffre, bien content de ce revirement inespéré, et nous installons sur la banquette arrière, entre un sac de raisin blanc et une grosse valise. Sa femme est assise à l’avant. Le couple nous pose quelques questions, d’où nous venons, ou nous allons, et nous expliquent qu’ils résident environ 10 kilomètres au nord de Devin.

Nous nous enfonçons doucement dans les gorges de calcaires, hautes, majestueuses. Les derniers rayons du soleil s’évertuent à renforcer l’aspect monumental de l’ensemble, accentuant un contraste, embrasant une sapinière.

Les lacs contenus par d’énormes barrages se succèdent,  joyaux d’un noir opaque enchâssés dans la roche. De nombreux élevages piscicoles circulaires et des villas de bois occupent en partie la surface. Un ingénieux système d’éclairage  donne à l’ensemble ses lettres de noblesses.

Après une trentaine de kilomètres, le fourgon stoppe sa course à l’entrée du village de Lyaskovo. Nous descendons au milieu d’un carrefour nous frayant un chemin à travers l’épais manteau noir de cette nuit sans lune. La fraîcheur nous fait trembler, il nous faut rapidement trouver un point de chute.

Sur la gauche, avant un tunnel, une aire de pesée pour camion, bordée d’un ruisseau encaissé fera office de campement. Nous montons nos tentes à la frontale, silencieux, puis dévorons quelques victuailles à la hâte, pressés par la fatigue et le froid.

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Photo Toto Caribo

Nous nous couchons enfin !

Jamais nous n’aurions imaginé aller aussi loin aujourd’hui.

Tous nos préjugés sur les Bulgares accumulés depuis une semaine ont volé en éclat en moins de 24 heures. Cette journée, riche et rythmée, nous motive et c’est pressés d’attaquer la seconde étape de marche que nous sombrons dans un sommeil profond.

Silvère

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