Au pays des merveilles

Vendredi 30 août. Lyaskovo – Trigrad

Nuit paisible malgré les ronrons des moteurs des quelques poids lourds noctambules, passés furtivement au-dessus de nos têtes, sur la petite route tortueuse. Le réveil dans la fraicheur nous pousse à vite plier le camp pour nous mettre en action.

En guise de petit-déjeuner, un tunnel flambant neuf de 800 m à franchir en longeant le petit trottoir de sécurité, face à la circulation. La lampe frontale vissée sur la tête signale notre présence malgré le halo orange de la structure. A cette heure-ci, le trafic est sporadique, nous nous laissons guider par le seul cercle de blancheur au bout du tunnel, la promesse d’une jolie vue.

Sortis d’un tube concentré d’odeurs d’asphalte et de pots d’échappement, nous contemplons un 3ème lac, le plus haut d’une série de zones ennoyées pour les besoins de la production hydroélectrique de la région. La vallée que l’on devine au sud, est déjà ensoleillée. Notre objectif du jour se situe à Trigrad, à 33 km de là, au bout de la route d’asphalte que nous nous apprêtons à frapper avec les talons toute la journée. Le fil rouge, la rivière Vacha, puis l’un de ses affluents, la Trigradska.

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Photo Toto Caribo

Le royaume de l’eau

Nos premiers pas dans les Rhodopes nous plongent dans un univers aquatique formidable où lacs, rivières et sources innombrables s’amusent à crayonner notre carte de lignes et de petites taches de bleues. L’eau ne sera pas un problème dans ces montagnes.

Le lac que nous contemplons est semblable à ceux que nous avons longés la veille au soir, à bord du petit van. Les flots restent noirs, les rayons du soleil ne parviennent pas à transpercer la surface. Les rives sont abruptes. La forêt de feuillus est disposée comme un tissu tapissant le fond d’une corbeille de pain, tachetée de touffes jaunes, oranges voir rouges. L’automne commence à colorer la région qui, on l’imagine, ressemblera bientôt aux plus belles photos prises au Canada. Nous sommes presque en avance ! Au-dessus, les forêts séculaires de pins et d’épicéas coiffent les sommets.

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Photo Fliflounette

Tout au long de nos pérégrinations dans le massif, nous rencontrons le long de la route ou du chemin, des petites fontaines, en ciment ou en pierre, offrant au passant ou à l’automobiliste le précieux liquide. Souvent équipées de gobelets ou de tasses en plastique, faïence ou métal, les sources sont accueillantes. Un espace est régulièrement aménagé pour permettre aux gens de s’asseoir à une table et pique-niquer. Parfois, un barbecue en pierre offre ses humbles services aux amateurs de grillades. On sait recevoir ici.

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Photo Toto Caribo

Près de 2 heures après notre mise en route, sans ne nous apercevoir de rien, un homme en Dacia Sandero grise nous dépasse et nous attend patiemment sur le bas-côté. Lorsque nous arrivons à sa hauteur, l’homme sort de sa voiture et dans un bulgare que nous ne comprenons toujours pas, nous vante les mérites de sa voiture. Le mot « touriste » revient plusieurs fois. Nous finissons par comprendre qu’il nous propose de nous conduire à Devin, ville de l’eau minérale éponyme. À l’avant de la voiture, une dame d’une soixantaine d’années nous accueille avec un grand sourire. Nous prenons nos sacs sur les genoux et nous voilà partis. De la conversation, nous déduisons que l’homme propose des circuits touristiques et que la dame assise à ses côtés est en promenade. Très gentil, il nous dépose dans le centre, devant le musée de la ville.

Devin, porte d’entrée dans la vallée de Trigrad

Grosse bourgade aux maisons qui rappellent celles de Berat en Albanie avec leurs façades blanches et encadrements de fenêtres en bois, Devin vit autour de l’eau minérale. L’exploitation des sources froides et chaudes qui entourent la ville emploie ici plus de 500 personnes. Les complexes hôteliers qui fleurissent dans la régıon vantent le thermalisme et les activités bien-être à grands renforts de publicité.

Nous nous arrêtons une bonne heure, le temps de prendre un bon café, écrire dans nos carnets de route, et faire des recherches de petit matériel indispensable à notre aventure : un chapeau pour Silvère et un stylo pour moi. Le 3ème stylo du voyage vient de rendre l’âme.

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Photo Toto Caribo

En quittant Devin, nous nous enfonçons dans les montagnes en suivant une petite route dont la largeur rétrécit au fil des kilomètres. Nous avançons d’un pas tonique en levant le nez autour de nous, admirant ces falaises rocheuses qui commencent à apparaitre de chaque côté de la route. Des usines d’eau minérale installées dans le lit de la rivière se succèdent jusqu’au moment où la vallée devient trop étroite pour de telles installations.

Une halte paisible au village de Hactah, village carrefour, idéal pour une pause pique-nique. Le dernier banc à l’ombre de la place publique vient de se libérer, on se rue dessus. Sous les regards intrigués de petites filles qui cessent instantanément leurs jeux pour nous observer, nous commençons à ouvrir nos boites de feuilles de chou farcies, d’haricots blancs à la tomate et dégustons tout cela sous leurs yeux ébahis.

A quelques mètres, quatre papis sont regroupés autour d’un banc en pierre. Deux d’entre eux jouent aux cartes, face à face, selon des règles que nous n’arrivons pas à identifier. Les autres regardent en commentant, et jettent de temps des regards en coin dans notre direction, curieux eux aussi.

Le café à notre droite est occupé par des hommes en tenues de camouflage, sans doute des chasseurs dont les discussions s’animent parfois avant de terminer en grands rires francs.

Des hommes que je suppose être des Roms se garent sur la place et déballent leurs ouvrages pour les disposer devant leurs voitures, pour la vente : du petit mobilier en fines baguettes de bois, petites tables, guéridons en tous genres. Une femme s’approche, intéressée par des petites tables pliantes. Avant de se mettre aux affaires, ils croquent dans un bon sandwich.

La route des merveilles

Repus, nous repartons immédiatement car notre longue pause à Devin nous a quelque peu retardés dans notre programme et nous avons encore beaucoup de kilomètres à parcourir, la plus belle partie nous attend.

La route devient vraiment sinueuse, longeant les falaises au plus près pour permettre aux voitures de se frayer un chemin dans le lit de la rivière Trigradska. La roche passe alors du rose au blanc, le calcaire se dévoilant petit à petit sous sa forme la plus belle.

Les derniers villages exaltent leurs minarets blancs dans le soleil de l’après-midi. Les femmes sont presque systématiquement voilées et leurs yeux noirs nous scrutent fixement, interpelées par notre présence. Les voyageurs à pied doivent être rares par ici.

Les transporteurs de bois et de matériaux laissent la place aux voitures de tourisme dont la taille est plus adaptée à la route qui s’enfonce maintenant dans des gorges.

D’étroits passages entre les falaises laissent le vent s’engouffrer dans le couloir tortueux, ce qui me force à progresser avec la main sur le chapeau pour éviter qu’il ne s’envole. Ces éléments qui se déchainent autour de nous confirment notre progression vers un monde perdu au fin fond de la Bulgarie, ajoutant une dose d’aventure et la sensation que nous sommes seuls à fouler ces territoires.

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Photo Toto Caribo

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Photo Toto Caribo

Mais la zone commence à devenir touristique : nous sommes à une douzaine de kilomètres de Trigrad et de ses célèbres gorges du Diable. Des bars/restaurants apparaissent au moindre élargissement du lit de la rivière. Des panneaux touristiques suggèrent des itinéraires de promenades pour atteindre l’une ou l’autre des multiples grottes nichées dans les falaises.

Une mosquée isolée, dans un cadre magnifique de calcaire et de prairies verdoyantes, laisse échapper le chant de son muezzin quand nous lui tournons le dos. Seuls au monde avec ce chant qui s’élève et résonne dans la vallée, le  moment est magique. Nous savourons chaque note de l’appel à la prière, intériorisée pour se transformer en énergie mobilisatrice.

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Le paysage pour réconfort

Notre progression se poursuit tant bien que mal. Depuis le repas du midi, nous n’avons pas fait de pause car nous voulons arriver à destination avant la tombée de la nuit. Il nous reste un peu moins de 10 km à parcourir et la fatigue commence à se faire sérieusement sentir. En revanche, notre état d’esprit est solide, la volonté d’aller au bout de notre objectif est plus forte que les douleurs que nous ressentons dans nos jambes ou sous nos pieds.

Comme pour nous encourager dans notre tâche, le paysage passe de la notation « très beau » à « magnifique ». Si toutefois nous n’avions pas remarqué les sommets se détachant dans le ciel bleu, la lumière du soleil couchant se fait un plaisir de nous les désigner.

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Photo Toto Caribo

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Une magnifique Lada, parmi tant d’autres…
Photo Caribo

La rivière devient mince, la route ne permettant maintenant le passage d’une seule voiture. Les multiples sources sont l’occasion d’un arrêt pour les touristes de retour de la visite des gorges du Diable.

Des panneaux pédagogiques sur les ours font leur apparition. Rédigés exclusivement en cyrillique, ils ne peuvent rien nous apporter. Nous garderons donc le fantasme d’apercevoir cette grosse bête, espérant être suffisamment lucides pour appliquer la règle de sécurité lue sur internet avant de partir, au cas où.

La route s’élève doucement suivant un lit de rivière de plus en plus fin. Un passage très étroit entre deux immenses falaises ne doit pas dépasser les 10 mètres de largeur. Nous avons la sensation d’être des fourmis dans ce monde de corridors rocheux.

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Photo Toto Caribo

Avant d’entrer dans l’univers minéral des gorges du Diable, nous avons la chance d’apercevoir deux chamois que nous avons dérangés alors qu’ils se désaltéraient  à la rivière. Les animaux sauvages nous manquaient, voilà nos espérances comblées.

Des petites cascades apparaissent sur les parois. La route domine maintenant le petit filet noir qui se faufile entre les blocs. Le dénivelé est la dernière épreuve de cette journée, avec des pentes à 9% sur certaines portions. La fatigue transforme la marche en mouvement automatique, sans doute une parade de notre organisme pour éviter que l’on se concentre sur la douleur que nous ressentons maintenant à chaque pas.

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Photo Toto Caribo

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Mais nous sommes incroyablement chanceux de pouvoir nous émerveiller devant ce spectacle. Un paysage vertigineux de deux masses calcaires dévoile toute la beauté des massifs qui un jour ne faisaient qu’un. Les parois blanches nous accueillent dans leurs recoins, sous les à-pics, au pied d’immenses cavités, dans les trésors que cache chaque virage. Nous sommes littéralement happés par la dimension des lieux.

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Photo Toto Caribo

La gorge du Diable est le point précis où l’eau de la rivière disparait dans un gouffre pour ressortir 500 m plus bas sous forme de cascade. Le lieu est touristique, aménagé pour la visite et à cette heure de la journée, les dernières voitures quittent les lieux. Les moteurs vrombissent rageusement, luttant contre une petite route extrêmement pentue, étroite et virevoltant sans cesse.

Apparition divine

Nous sommes à 2 km de Trigrad, sans doute les kilomètres les plus longs de la journée. Alors que nous tirons la langue, une fée apparait dans un virage. Une dame d’une quarantaine d’années, blonde aux yeux vifs et chaleureux nous accueille à bras ouverts sur son petit stand. Elle vend du miel qu’elle fabrique elle-même, en suivant des recettes qu’elle veut médicinales. À notre arrivée, elle nous tend plusieurs petites cuillères de dégustation : miel à la menthe, aux noix, au thym.

Le sucre nous fait beaucoup de bien. Notre fée sait que nous n’achèterons rien car nous ne devons pas nous alourdir (ce n’est pourtant pas l’envie qui manque), mais on sent que son geste est pure gentillesse. En passant au-dessus d’elle après un virage serré, elle nous cherche du regard pour nous adresser un ultime encouragement par un grand salut de la main. Son mari posté à côté d’elle l’imite immédiatement.

La délivrance

Le village apparait enfin. La nuit commence à tomber. On essaie de repérer des endroits pour planter la tente mais les terrains sont clôturés ou bien en pleine pente. Rien de satisfaisant pour nous. Après avoir croisé un troupeau de vaches dans la rue principale, nous trouvons de quoi nous loger dans une coquette maison où vit une dame d’à peine 50 ans, aux cheveux châtains, longs et bouclés, de jolis yeux bleus. Très chaleureuse, elle veille à notre bonne installation.

La journée se termine autour d’un repas pris dans une sorte de taverne qui diffuse de la musique traditionnelle pour toute la rue. Le feu de cheminée tombe à point nommé car avec la fatigue et la fraicheur des 1450 m d’altitude nous sommes frigorifiés. Nous nous attachons à manger des spécialités locales : tartaro (soupe froide de yaourt et concombre), patatnik (un gâteau de pommes de terre) et une grosse crêpe au chocolat pour la gourmande que je suis.

Après 33 km et 500m de dénivelé, le lit nous attend, on ne se fait pas prier.

Florence

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Trigrad

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Une réflexion sur “Au pays des merveilles

  1. Ah ces satanés tunnels routiers. L’enfer du randonneur et du cyclovoyageur. Mais à lire le récit qui suit et à voir les photos, on se dit qu’il eut été dommage de ne pas le traverser !!

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