Marche ou crève !

Dimanche 1er septembre. Mougla – Pamporovo

Une erreur de réveil et nous voilà sur pieds avec une jauge d’énergie remplie à 100%. Comme un présage, ces 10h de sommeil seront bien utiles pour la rude journée qui nous attend, une randonnée qui devait être réglée comme du papier à musique…

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Photo Toto Caribo

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Photo Toto Caribo

En route vers la cantine promise, le refuge de Lednisata

Le petit déjeuner à la mode dans les Rhodopes, c’est incontestablement le pain et les carrés de chocolat. Un vrai régal à l’ancienne que l’abondance des céréales modernes nous avait fait oublier. Une agréable douceur avant de se risquer à mettre le nez dehors, où la température nous force à partir couverts de nos vestes, gants et bonnet pour Silvère car il « déteste le froid ».

Mais la nature est bien faite. Tout est prévu pour que le randonneur matinal puisse rapidement se réchauffer. Dès les premiers pas, une belle montée nous attend, dans un petit ravin humide où coule une rivière très fraîche. Le petit chemin est tracé sur le versant est, nous bénéficions donc des premiers rayons du soleil.

Le chemin s’enfonce ensuite dans un petit bois de sapins. L’un d’entre eux a la chance d’avoir été décoré de la médaille du chemin européen E8. Nous immortalisons l’instant car c’est à chaque fois une surprise et un plaisir de voir que nous suivons un sentier d’envergure européenne.

Nous sortons de la forêt pour atteindre un vaste plateau de prairies de pâturages à 1700m d’altitude. Les herbes hautes et graminées sont déjà jaunies par la fin de l’été qui s’annonce. Les sapins, eux, exhibent fièrement leurs épines vert foncé qui ne donnent aucun signe de faiblesse. Nous avons devant nous quelques uns des sommets que nous allons devoir gravir ou contourner aujourd’hui.

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Photo Fliflounette

La large piste serpente sur le plateau où quelques cabanons fermés à clé renferment le matériel de ski, prêt à être loué cet hiver. Des fermes isolées, dans le creux des vallons, des déjections de brebis et de chèvres sur la route, il règne ici une douce ambiance pastorale. Les petites sources aménagées nous permettent de remplir nos bouteilles avant de passer de l’autre côté du massif.

Dans un sous-bois sombre, nous croisons un homme, bedonnant, vêtu de jeans, chemise, casquette et besace, aidé dans sa progression par un grand bâton. En bulgare, le berger nous demande de le laisser passer, lui et son troupeau. Avec plaisir ! C’est alors qu’on a la chance d’assister à un défilé de pelotes de laine martelant le sol de leurs petites pattes, qui tantôt marquent une pause avant de fuir devant nous, tantôt suivent la copine de devant sans même faire attention à nous. Quelques chèvres se sont glissées parmi les brebis, apportant une petite touche olfactive bien à elles. Le troupeau est tellement grand que nous restons une bonne dizaine de minutes à suivre ce flot continu qui s’écoule parmi les arbres.

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A l’entrée du refuge de Lednitsata
Photo Toto Caribo

Quelques pas plus loin, nous arrivons au premier refuge de la journée, Lednitsata. Depuis la veille, nous lorgnons sur ce refuge dont on attend qu’il nous fournisse en nourriture pour la journée. En effet, dans le village où nous avons dormi, nous n’avons rien trouvé de consistant pour préparer un pique-nique. A nouveau, nous sommes confrontés aux quantités astronomiques de sucreries et gâteaux apéritifs. Des produits d’entretien, des produits de base dont on ne peut rien faire (pâtes, riz, farine), mais rien qui ne soit prêt à consommer et nourrissant.

C’est en rêvant de sandwiches au fromage, au jambon de pays et à de gros morceaux de pain que nous nous approchons d’un pas décidé. Le refuge est un grand bâtiment blanc construit sur 3 étages. Les fenêtres sont ouvertes, la porte d’entrée aussi. C’est bon signe. Quelques mètres plus bas, la cheminée d’un petit bâtiment fume, il y a donc de la vie ici, malgré les apparences du site désert.

Silvère entre dans le hall. Des bruits d’eau dans les canalisations nous laissent imaginer que des personnes prennent une douche. Finalement, ce sera plutôt une fuite d’eau. On cherche quelqu’un lorsqu’un homme d’une cinquantaine d’années sort du refuge, une tronçonneuse à la main. Pendant que je fais le tour du propriétaire, Silvère lui mime ce que nous cherchons : à manger. La réponse est sans appel. Ici, il n’y a pas à manger, juste des chambres.

Il est près de 11h, on commence ressentir une petite fringale. J’ai quelques provisions dans mon sac (je prévois toujours quelque chose en plus que je ne mange pas sauf en cas de besoin). Il nous faut avaler un peu d’énergie car la balade continue avec un mur à franchir. On entame prudemment nos réserves.

Nous savons désormais, avec cet imprévu, que nous n’aurons que quelques petites choses à manger d’ici la fin de la journée, ou du moins jusqu’au refuge suivant. Voici exactement ce que nous avons à nous partager : un sachet de petits biscuits fourrés au chocolat (je suis gourmande), un paquet de gaufrettes (achats de la veille), un mélange de fruits secs (amandes, noisettes, noix de cajou etc), un petit sachet de raisins secs, et une pomme. En somme, il faudra marcher le ventre vide, ou presque.

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Signalétique plus ou moins à jour
Photo Fliflounette

La marche de l’espoir

Deux kilomètres, cinq cent mètres de dénivelé. Un mur. La randonnée devient franchement sportive en quittant le refuge, avec cette ascension, perpendiculaire au sens de la pente. Nos mains entrent en action pour s’agripper aux racines, aux pierres quand elles ne sont pas mobiles, aux herbes hautes dont on espère qu’elles seront à même de nous donner un coup de pouce. La poussière vole, on en est bientôt couverts.

On traverse des zones humides où fougères, orties et ronces s’en donnent à cœur joie. Le chemin trop peu fréquenté disparait, alors que nos jambes tentent une percée dans la masse verte. La forte pente ne nous permet pas d’éviter les orties et les ronces, alors tant pis si nos jambes sortent constellées de griffures ou de piqûres. Une machette aurait été la bienvenue.

Le sous-bois de sapins sonne enfin la libération et nous offre un terrain un peu plus praticable pour la marche. Il faut rester vigilants pour ne pas se prendre les pieds dans les racines qui sont partout. Enfin la vue se dégage à l’occasion d’une petite prairie. La ligne de crète n’est pas loin, et nous voilà transportés dans un paysage complètement nouveau : de gros blocs de granite percent le tapis d’herbe jaune, les sapins laissent leur place aux genévriers rampants qui dessinent de grands cercles sur les versants.

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Photo Fliflounette

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Les fameuses lentilles de genévriers
Photo Fliflounette

A 2200 m d’altitude, les photos sont prises rapidement car malgré le soleil, il fait froid et la petite brise n’arrange rien. On se couvre, on se découvre selon l’inclinaison de la pente, mais on ne s’arrête jamais très longtemps. Même si l’effort principal de la balade a été fourni, on doit économiser le reste de notre énergie un maximum.

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A l’issue de l’ascension…
Photo Flilounette

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…5 min après. Il fait froid !

Le sentier longe maintenant la ligne de crête en traversant alternativement prairies et sous-bois de sapins. La vue est panoramique sur l’ensemble du massif des Rhodopes, c’est un vrai plaisir pour les yeux. Les nuages renforcent les contrastes et proposent une autre vision du massif. Les illusions d’optique jouent avec nous : forêt ou ombres de nuages ?

Ce massif est aussi le paradis de la myrtille. Elles sont partout autour de nous, leur présence tombe à pic dans cette journée de diète. Régulièrement, nous nous baissons pour attraper du bout des doigts la petite baie qui nous apportera une maigre calorie. Nous ne sommes pas les seuls à apprécier ce plaisir. Nous croisons des promeneurs-cueilleurs identifiables à leur posture, pliés en deux vers le sol.

Cet indice de présence humaine nous indique que nous nous rapprochons du refuge suivant, situé non loin d’une route qui redescend dans la vallée. Si des promeneurs sont par ici, c’est qu’ils ont pu accéder au site en voiture, et que vraisemblablement, la voiture n’est pas très loin et donc, nous pouvons imaginer être attablés face à une soupe de haricots dans peu de temps.

Le sentier redescend en effet. Nous apercevons la piste de terre et la petite chapelle que nous avions repérés sur la carte. En contrebas, une dizaine de chevaux tondent un vallon, face à une vue plongeante sur les Rhodopes.

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Photo Fliflounette

Quelques minutes après avoir terminé le paquet de gaufrettes, le refuge du Perelik apparaît enfin. Propret, clôturé méticuleusement avec du bois en excellent état, volets peints, herbe coupée l’endroit est digne d’une campagne anglaise. Un vieil homme est assis sur une table en bois. Nous lui demandons si nous pouvons manger. Non, il n’y a pas de nourriture ici.

Il est 15h, notre vrai gros apport calorique date de 7h30 ce matin. Il ne nous reste quasiment rien à manger et nous sommes là, en plein milieu des Rhodopes, à une bonne trotte du village le plus proche. Une pancarte nous indique la direction du prochain chalet pour randonneurs, situé dans le village de Pamporovo, à 3h de marche.

Inutile de s’apitoyer ou de se plaindre, on n’a pas d’autre choix que de continuer à marcher, car au moins, dans 3h, nous sommes quasiment assurés de trouver quelque chose à manger. On se remet en route aussitôt.

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Photo Toto Caribo

Une seule option : marcher

Nous avançons d’un pas dynamique, motivés par la certitude de trouver de la nourriture au village de Pamporovo. Les derniers jours de randonnée ont aiguisé notre corps, capable de résister à une plus grande sollicitation. L’effort d’endurance ne nous fait plus peur et la notion de durée est devenue moins impressionnante à mesure que les temps de marche se cumulent. Par conséquent, dans notre esprit, 3h de marche, c’est vite fait, on ne verra pas le temps passer d’autant que l’effort de la journée est derrière nous.

Pourtant, la fatigue est bien là, associée à la faim. Heureusement, la route d’asphalte descend, ce qui permet un relatif repos (la descente étant selon moi bien plus usante que la montée). Quand nous retrouvons la piste forestière, nous sommes ravis d’avoir un sol plus agréable pour les pieds, car l’asphalte est traumatisante à ce niveau. Le chemin de terre et de cailloux permet des appuis moins réguliers et répétitifs que la route, et donc moins fatigants, sinon moins douloureux.

Les derniers kilomètres ceinturent les montagnes au-dessus de Pamporovo, traversant à plusieurs reprises les pistes de ski de la station. Les télésièges, les tire-fesses, la signalétique, le décor est en place pour l’hiver. Quand nous arrivons sur le village, les pelleteuses et bulldozer façonnent les pentes, corrigent les défauts et aménagent les pistes en vue de la saison prochaine.

Pas un mot n’est échangé durant ces derniers kilomètres. Les pensées divaguent au gré du rythme des pas, l’esprit s’évade du corps qui est passé en mode automatique. Une sorte de léthargie nous envahit. Les jambes continuent de nous porter mais on n’est plus conscient du mouvement. Notre lucidité est mise à mal, nos yeux s’enfoncent dans notre crâne. Un petit « ça va ? » lancé régulièrement permet de s’enquérir de la forme de l’autre, tout en sachant que de toutes façons, on se doit d’arriver au but.

C’est une blague ?

Nous arrivons enfin en vue de la station de ski de Pamporovo après 26 km de marche et au moins 1300m de dénivelé. Nous cherchons le gîte d’étape de Stoudenets, en vain. Un hôtel restaurant de standing est ouvert, nous nous empressons d’aller chercher l’information. Le refuge que nous cherchons n’est pas encore ouvert. La jeune fille nous indique un immense bâtiment blanc en face de l’hôtel, mais il est en construction.

Ne voulant pas croire à cet ultime bâton dans les jambes, nous prenons le temps de bien faire le tour du site pour éventuellement dénicher un moyen d’accéder à l’intérieur. Mais il faut se rendre à l’évidence, il n’y a pas ici de gîte d’étape. Il faudra sans doute repasser l’année prochaine. On s’apprête donc à passer la nuit en tente, à 1600 m d’altitude.

[Je tiens à signaler toutefois que cette dernière mésaventure aurait pu être anticipée car quelques jours après, en lisant la légende de notre carte des Rhodopes*, il était clairement indiqué le refuge de Stoudenets n’était pas en service… A ce moment-là, la lucidité n’était plus au rendez-vous.]

Nous trouvons facilement un endroit pour planter les tentes car la station de ski est déserte, les cafés et restaurants sont fermés, donc on ne sera pas dérangés par les voisins. L’endroit est sec, seule l’altitude pourra éventuellement nous apporter de la fraîcheur, mais notre emplacement entre des bâtiments en béton nous abrite.

Après avoir repéré notre lieu de camping, nous retournons au restaurant vers 18h30, nous sommes littéralement affamés. C’est sous les yeux stupéfaits de la serveuse et du patron qu’on engloutit chacun une large pizza suivie d’un généreux plat de pâtes. Silvère ajoute même une part de gâteau pour terminer le repas.

On quitte le restaurant avec notre paquetage, devant les riches clients de l’hôtel qui doivent se demander où vont ces deux jeunes, en pleine nuit, avec leurs lampes frontales. A deux pas, messieurs dames, notre tente nous attend !

Florence

*Nous avons acheté la carte de la partie ouest des Rhodopes à Sofia : Western Rhodopes, Tourist map, éditions Domino, 1 :100 000, compatible GPS, légende en Bulgare et Anglais.

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