Le marcheur aux hormones (de plaisir)

Mardi 3 septembre. Malka Arda – Kardzhali

Une nuit paisible dans la vallée de la Malka Arda, la rivière qui coule quelques mètres en contrebas de notre tente. Qui dit rivière, dit fraîcheur dans la tente le matin ! Nous le savions en plantant nos abris la veille, mais on espérait être suffisamment loin pour ne pas trop ressentir le froid au réveil. Et pourtant.

Un long réveil

Il nous faut un certain temps pour émerger et pour se préparer ce matin. Silvère est frigorifié et s’active le plus rapidement possible pour se réchauffer du mieux qu’il peut. Nous mangeons un petit déjeuner en consultant le tableau des avis de décès qui trône à côté de la petite fontaine au bord de la route, quelques mètres au dessus de nos tentes.

Nous enfilons nos sacs à dos, et nous voilà partis, d’un pas un peu mou, vers le prochain village où nous espérons trouver une boisson bien chaude. Après 500m, une voiture s’arrête à notre hauteur. Le conducteur nous propose de nous amener à ce fameux village, Orjahovec. Lui continuera vers Davidkovo, une ville thermale.

Lorsque nous sortons de la petite voiture, les hommes attablés dehors devant des cafés nous regardent comme des bêtes curieuses. Encore une fois, nous traversons une région peu touristique malgré l’attrait du massif des Rhodopes, et comme nous avons quitté le sentier de randonnée, personne ne vient marcher par ici.

Un mini-market offre également une petite salle et une terrasse pour prendre un café. C’est exactement ce qu’il nous faut ce matin, car nous avons du mal à nous lancer physiquement et moralement dans la journée. Règle numéro 15 du voyage : écouter son corps. S’il demande du repos, il faut lui en accorder.

On prend donc le temps de remplir nos carnets de voyage, autour d’un thé, puis d’un café. Vers 10h30, on sent que l’heure est venue de repartir, on est bien réveillés, à jour dans nos petites tâches quotidiennes alors la journée peut cette fois commencer.

Petit bilan des quelques jours passés

La route descend légèrement pour relier la ville de Banite, une ville thermale d’une certaine ampleur au vu de la taille des infrastructures : de larges immeubles colonisent les versants de la montagne au nord, de grands bâtiments publics d’un style post-soviétique, une immense piscine qui n’a pas du fonctionner cet été avec son toboggan à faire rêver petits et grands. Des hôtels aux noms en rapport avec le thermalisme jalonnent notre route. C’est jour de marché aujourd’hui, la place principale du village peine à accueillir les voitures des villageois venus des alentours tandis que les marchands installent leurs étals de fruits/légumes, viande, bric à brac…

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Photo Toto Caribo

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Photo Flilounette

Notre progression continue en remontant doucement vers une zone plus rurale où l’on retrouve des petits villages, des passages de tracteurs, des fontaines plus ou moins aménagées, de vieux wagons transformés en lieux de rencontre pour le moins glauques. Des familles ou des couples se sont arrêtés aux aires de pique-nique aménagées à côté des fontaines et partagent un moment convivial en toute simplicité.

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Photo Toto Caribo

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Photo Toto Caribo

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Wagon glauquissime qui héberge entre autres, un nid de frelons. Grosse prise de risque pour le photographe
Photo Toto Caribo

Ce début de randonnée est l’occasion pour nous de dresser un petit bilan des derniers jours passés à marcher. Depuis Borovets nous avons déjà réalisé 131 km à pied en 5 jours, avec près de 2000 m de dénivelé. Nous sommes ravis de notre performance, et heureux de voir que le corps encaisse bien ce rythme endiablé. Jamais nous n’avons marché aussi loin aussi longtemps, y compris dans nos randonnées personnelles. Jamais nous n’avons enchainé autant de kilomètres avec un sac de 12kg sur le dos.

Nous partageons nos petits plaisirs des derniers jours, les petites joies de la randonnée, quelle stratégie mettre en place pour continuer de marcher si longtemps sans se blesser, quelle alimentation peut nous fournir le meilleur apport calorique. Le débat fait rage et cette discussion nous rend euphorique, avec l’envie de grignoter toujours plus de kilomètres.

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Photo Fliflounette

On en oublierait presque le monde autour

Notre engouement pour l’effort physique nous fait presque oublier le paysage autour. Néanmoins, nous prenons de temps à autre des photos des choses qui sont maintenant devenues monnaie courante et auxquelles on ne fait même plus attention : les vieux camions, les poubelles et leurs formes particulières, les fontaines etc.

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Photo Fliflounette

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Fontaine très rudimentaire, mais avec le minimum
Photo Toto Caribo

Après 8 kilomètres de marche, une voiture ralentit en nous dépassant. Le conducteur de ce break Fiat nous propose de nous avancer, jusqu’à faire un détour à la ville d’Ardino, soit une trentaine de kilomètres plus loin. Grisée par la conversation du matin, mon premier réflexe est de me dire : « flûte, s’il nous emmène si loin, comment va-t-on faire pour marcher les 25 kilomètres prévus ? ». La peur de voir nos plans sportifs tomber à l’eau me conduit à avoir cette réaction étonnante !

Une fois dans la voiture, je me rends compte que l’on dépasse un peu les bornes dans notre folie statistique. Il ne faut pas qu’on se laisse emporter par la volonté d’établir de nouveaux records car on en oublie le reste. J’étais quand même à deux doigts de refuser l’aide de notre gentil monsieur !!

Notre conducteur a des cheveux et une moustache blanche. Il est Turc, écoute de la musique traditionnelle, et nous parle comme si nous comprenions sa langue. Nous devinons qu’il souhaite partager quelque chose avec nous à propos des voitures, des différents modèles qu’il a eu, des voitures qu’il va chercher en Turquie. Mais de tout cela, nous ne sommes pas sûrs, simples déductions de ce qu’on pense avoir compris.

La folie des chiffres

Arrivés à Ardino, nous prenons un petit rafraîchissement à côté de la mosquée blanche. Quelques courses puis nous pique-niquons dans un jardin public où quelques gouttes de pluie nous forcent à observer le ciel et analyser à quelle sauce nous allons être mangés. La chance de l’aventurier veut que celui-ci soit systématiquement préservé des gouttes. Cela se vérifie.

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Cherchez sur cette photo, quelque chose qu’on ne voit pas dans un bar, en France
Photo Fliflounette

Sans inquiétude météorologique, nous reprenons la route après avoir traversé la ville. Depuis le début de la randonnée, des petites bornes bleues, disposées à chaque kilomètre, nous permettent de calculer avec exactitude la distance parcourue. Ces marqueurs sont également un excellent moyen de mesurer de nouveaux paramètres, de bâtir de nouvelles statistiques, bref, de sombrer dans une douce folie compétitrice.

L’idée est lancée de mesurer la vitesse de notre progression, en veillant à ne pas forcer le rythme. Au bout de 6 kilomètres de montée le long de la route d’asphalte, le coup d’œil jeté à chaque borne nous permet d’évaluer notre vitesse à 5km/h, pile.

Nous avons notre vitesse d’ascension, on calcule maintenant la descente : on dépasse évidemment les 5 km/h. Pour être absolument précis dans nos gymnastiques arithmétiques il nous faudrait le pourcentage de la pente (montée et descente), le nombre de calories brûlées en montant et en descendant avec un sac à dos, l’âge du capitaine et nous sommes bons pour l’asile.

La folie furieuse de faire à nouveau une grosse journée de marche avec à la clé, des statistiques ébouriffantes s’empare de nous. Les bornes se succèdent les unes après les autres à une vitesse fulgurante. Silvère, monsieur chronomètre, me tient régulièrement informée de l’avance que nous accumulons borne après borne. Je lance l’idée de faire non pas 25 km mais de pousser à 30 km de marche. Silvère accepte sans hésiter.

La borne 52, celle où tout s’arrêtera. Les derniers kilomètres sont particulièrement douloureux. Silvère a l’aine qui tire un peu, plus une petite douleur au tendon d’Achille. De mon côté, j’ai le dessous de l’avant-pied gauche qui me fait mal, chaque imperfection de la route me fait souffrir. Les jambes sont lourdes, nous sommes depuis longtemps passés en mode automatique.

Moins d’un kilomètre nous sépare de la borne maintenant déifiée. Silvère, avec je ne sais quelle énergie, la rejoint en courant. Quelques minutes après, c’est à mon tour. Nous posons nos sacs et festoyons comme si nous avions vaincu l’Everest. Nous réalisons quelques photos pour immortaliser l’instant puis nous ouvrons des sachets d’amandes et de noix de cajou car nous avons faim. Cela fait 21 km, 4 heures de marche non stop que nous n’avons rien avalé. Soif du record…

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Fou numéro 1 (pas du tout l’air fatigué hein ?)
Photo Fliflounette

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Tarée numéro 2 : tente de faire ressortir les yeux, bien enfoncés dans le crâne
Photo Toto Caribo

Et sinon ?

La route parcourue est essentiellement forestière jusqu’au sommet de notre longue montée de 6 kilomètres. A partir de là, le paysage se dégage petit à petit, donnant vue sur des campagnes arides, aux maisons en bois et aux mosquées blanches. Nous sentons sur cette route que nous nous rapprochons de la Turquie. Les femmes et les hommes présentent un autre visage et les inscriptions sur les panneaux deviennent petit à petit bilingues (cyrillique et turc).

Lorsque nous terminons notre quota de marche journalière, nous voulons rejoindre Kardzhali en stop, la nuit tombante nous confortant dans cette idée. Les derniers kilomètres à pied étaient tellement éprouvants physiquement qu’il faudrait que l’on soit en danger de mort pour continuer à marcher.

Nous levons le pouce et la première voiture s’arrête immédiatement. Un homme de petite taille mais très musclé nous conduit jusqu’à la ville. Turc, il vit en Allemagne où est restée sa femme et ses enfants qu’il rejoindra dans 15 jours. Ses parents vivent à Kardzhali, il est donc venu leur rendre visite. L’homme nous dépose à l’hôtel et donne des instructions à un homme de ménage, chargé de retransmettre quand la personne de la réception apparaîtra à son bureau. Notre généreux conducteur prend congé de nous très chaleureusement.

L’hôtel est trop cher. Dans un bar, une jeune fille parlant très bien anglais nous prend littéralement en charge dans notre recherche d’hébergement. Elle demande conseil à sa mère, qui elle-même va demander conseil à une connaissance. La jeune fille revient avec un bon plan, légèrement éloigné du centre ville, mais pas cher. Son petit ami nous y conduira lorsque nous aurons fini de boire notre rafraichissement. Le garçon fait des études d’ingénieur à Sheffield, d’où son anglais parfait. Un ami à lui nous accompagne, lui étudie le turc à l’université.

Tous les deux, ils nous emmènent en voiture dans un hôtel étonnant, à proximité d’une zone industrielle : une grande bâtisse qui auparavant, devait accueillir des bureaux de notaires ou d’avocats, de l’administratif dans tous les cas. Les chambres sont d’un décor hors d’âge, ressemblant à l’environnement d’OSS 117, avec une odeur de tabac froid en prime. Peu importe, le prix défie toute concurrence, l’endroit est propre et nous y serons bien le temps d’une nuit.

Les deux garçons jouent les interprètes pour les formalités de l’hôtel, nous demandent si nous sommes amateurs d’herbe. Comme nous répondons par la négative, ils nous quittent en nous serrant vigoureusement la main. Peut-être nous reverrons-nous ?

Le temps de prendre une bonne douche, la première depuis 3 jours, de se badigeonner de crème, de s’étirer, et nous voilà partis en centre ville pour engloutir une grosse pizza et sa traditionnelle salade ! Inutile de préciser que nous n’avons pas tardé à nous coucher.

Florence

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2 réflexions sur “Le marcheur aux hormones (de plaisir)

  1. C’est pas un sommet, mais en effet, ça le vaut bien cette photo à la borne 52 !! Je note en tout cas l’accueil chaleureux comme en atteste le « Welcome » dans le wagon.
    Je suis plus intrigué par contre par la baraque bleue au premier étage. On fait comment pour y aller ?

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