La place Taksim, qu’en est-il de la contestation ?

Tahrir, Taksim, ces places désormais célèbres résonnent sur le pourtour méditerranéen comme de hauts lieux de contestation politique. En Egypte, le Président Morsi est renversé par l’armée le 3 juillet 2013, des conséquences d’un vaste mouvement populaire. Les projets politiques des islamistes au pouvoir sont loin de faire l’unanimité.

Quelques mois auparavant, à Istanbul, la révolte contre les projets d’aménagement urbain du Premier Ministre Recep Tayyip Erdogan autour du parc Taksim se transforme rapidement en printemps de contestation, remettant en cause la dérive islamiste du gouvernement.

P9080342 (FILEminimizer)

Photo Fliflounette

Les événements sont encore frais

Théâtre de violents affrontements il y a quelques mois, nous sommes curieux de voir ce qu’il en est aujourd’hui. Nous n’avons pas eu le temps de nous informer sur l’état actuel du mouvement, s’il y a toujours des manifestations d’organisées, quelle est la réponse du gouvernement aujourd’hui etc.

Dès le premier jour à Istanbul, notre premier réflexe a été de nous rendre sur la place Taksim pour observer l’ambiance générale. Presque déçus, nous n’avons rien remarqué qui évoque la contestation. Les passants traversaient la place dans un sens comme dans l’autre, les commerçants travaillaient tout à fait normalement, le flot de voitures semblait comme il l’avait toujours été, dense.

Après notre premier petit déjeuner en Turquie, nous avons découvert l’avenue Istiklal et c’est à ce moment-là que nous nous sommes rendus compte que les heurts du printemps dernier n’étaient pas si loin : régulièrement sur l’avenue, à des endroits stratégiques sont disposés des groupes d’une trentaine de CRS, prêts à intervenir. Un des officiers, chargé de la sécurité du dispositif, se tient debout, arme à la main, doigt sur la gachette et observe la foule. En appui, un véhicule blindé et couvert de grilles est stationné à proximité.

P9140376 (FILEminimizer)

En haut de l’avenue Istiklal, direction Taksim
Photo Toto Caribo

Ces ilots policiers dans une des avenues les plus fréquentées d’Istanbul donnent une ambiance particulièrement inquiétante pour les petits touristes que nous sommes. On se dit que cette présence massive de CRS est peut-être un peu provocante, que ça doit donner des envies de protester ou du moins de les interpeler, est-il bien nécessaire qu’ils soient si nombreux, peut-être une manifestation est-elle prévue ?

Mais en regardant les visages des passants, on voit de l’indifférence, peut-être un regard, par-ci, par-là, de manière neutre et peu insistante. Les cordons de CRS font partie du décor et personne ne s’en soucie. Drôle d’habitude. Quand on déambule sur l’avenue, on est régulièrement contraints de se déporter pour laisser passer un véhicule de police ou des bus de CRS qui se relèvent avec la régularité d’un métronome.

P9140381 (FILEminimizer)

Mouvements de troupes sur la place Taksim. A gauche, civils en chasubles policières.
Photo Toto Caribo

Le jour et la nuit

Le soir, l’avenue Istiklal et la place Taksim se transforment en véritable scène de guerre. Dans l’avenue Istiklal, les Robocops (les CRS) sont plus nombreux, à des endroits moins distants les uns des autres. Les véhicules sont également plus nombreux, et avec l’obscurité, plus inquiétants (donc dissuadants). L’accès de certaines rues est strictement interdit. Des riverains entament de longues négociations pour pouvoir rentrer chez eux par le chemin le plus court.

Au bout de l’avenue, la place Taksim est en état de siège. Les cordons de CRS sont déployés dans tous les coins de la place et aux abords. Avec Silvère, on joue à les chercher sur la place. Le jeu n’est pas compliqué, ils sont au moins 500 ! Pour perfectionner le lourd système de dissuasion, la police fait appel à des civils, de jeunes hommes pour la plupart, qui, le temps d’une soirée, revêtent une chasuble estampillée « Polis » et forment des cordons de sécurité pour définir des zones interdites de passage.

P9070247 (FILEminimizer)

Le Monument de la République, place Taksim. Au fond, les cars des forces de l’ordre
Photo Fliflounette

Un soir que nous sommes assis sur les marches qui mènent au parc Taksim, on nous demande subitement de nous lever et de quitter les lieux. Le cordon de sécurité a reçu l’ordre de faire évoluer le périmètre de la zone interdite. Surpris, car nous ne comprenons pas le sens de la démarche, nous interrogeons des passants.

Un homme considère que la police est stupide, que chaque soir c’est la même chose, ils organisent des périmètres et ferment des accès de manière semble-t-il aléatoire, et surtout, dit-il, absurde. En effet, l’accès au parc par les marches est strictement interdit, mais tout le monde peut aller et venir par les pelouses latérales. Nous le constatons de nos yeux.

Un autre homme, sans chercher à plus s’expliquer, répète avec véhémence que le gouvernement et la police sont des fascistes. Nous nous quittons là-dessus.

Autour, les cars de CRS se garent dans un périmètre réservé, il y a en au moins 6 ou 7. Les canons à eau ne sont pas loin, répartis autour de la place et escortés par des hommes en armure, eux-mêmes entourés d’un ou deux hommes, prêts à presser la gachette. Le monument de la République qui trône fièrement au milieu de la place est barricadé. Impossible de l’approcher. La bouche de métro accueille un groupe d’une trentaine de CRS, impassibles.

P9070246 (FILEminimizer)

Métro Taksim. Au fond, le portrait d’Atatürk
Photo Fliflounette

On croise un ou deux journalistes qui prennent des photos. Les visages restent stoïques. Comme il ne se passe pas grand-chose, force est de constater que le dispositif policier est clairement dissuadant, les policiers et CRS, jeunes pour la plupart, surfent sur leurs mobiles.

Cette surveillance par des centaines de paires d’yeux provoque en moi un sentiment infantilisant : la peur de faire une bêtise, alors que mon comportement est on ne peut plus normal et citoyen (sauf peut-être quand j’ose une photo des CRS). Les Istanbuliotes ne font plus attention, ou bien ils vivent les choses avec détachement, mais j’imagine qu’ils ont du avoir la même sensation quand cette présence policière massive a du être instaurée au printemps dernier. Encore une fois, drôle d’habitude.

Quand ça chauffe…

A plusieurs reprises au cours de notre séjour à Istanbul, des heurts éclatent avec les forces de l’ordre, avec plus ou moins d’intensité. Un soir, c’est un petit groupe d’une trentaine de manifestants qui spontanément chantent des slogans anti-Erdogan dans la foule de l’avenue Istiklal. Des applaudissements timides des passants indiquent à la fois qu’il y a communion autour du message mais aussi que la parole n’est pas libre car le soutien apporté aux trouble-fêtes est discret.

Très vite, le petit groupe est encadré par des policiers en civil, reconnaissables à leur veste noire qu’ils ouvrent régulièrement pour transmettre des informations à travers leurs talkies. Un jeu de chat et de souris s’engage alors. Les manifestants parcourent les petites rues adjacentes à Istiklal, puis reviennent de plus belle, jusqu’au moment où les policiers sont plus nombreux. Là, on sent que ça chauffe : les manifestants se couvrent de foulards pour éviter les gaz lacrymogènes, les policiers communiquent de plus en plus, les commerçants vident leurs magasins et s’enferment en observant la scène. Des détonations retentissent, sans doute des pétards, mais comme cela devient sérieux, on quitte les lieux.

Un autre soir, ce sont de violents affrontements qui ont lieu avec la police sur l’avenue Istiklal. Jets de pierre, de grenades lacrymogènes, nous suivons les événements via Twitter et le mot-clé #OccupyGezi, l’un des médias très utilisés par les manifestants pour organiser et diffuser le déroulement des événements. C’est violent.

Le lendemain, alors que toute trace d’affrontement a été effacée, l’avenue Istiklal redevient ce lieu que nous aimons arpenter. Lors d’une visite touristique, une jeune vendeuse de céramique nous avoue fièrement que la veille au soir, elle a manifesté. Elle nous parle brièvement de la situation : le gouvernement Erdogan tente d’islamiser la société en voulant construire une mosquée place Taksim, en imposant des restrictions sur la vente d’alcool, en interdisant aux femmes enceintes de conserver leur travail. Elle ne peut pas accepter ces régressions dans la société turque et lutte activement pour dénoncer le conservatisme et la mise en danger de la laïcité.

La contestation par les couleurs

Comme les manifestations sont durement réprimées, les citoyens turcs développent leur créativité en renouvelant régulièrement leurs modes d’expression pacifistes. Quand les manifestations ont été interdites, les istanbuliotes ont adopté une nouvelle posture contestataire : se rendre sur la place Taksim et rester debout le plus longtemps possible.

Aujourd’hui, ce sont les escaliers de couleurs. Dans certaines rues, les marches des escaliers sont repeintes aux couleurs de l’arc-en-ciel, car «Nous vivons dans un pays où on ne tolère pas le pluralisme des voix et des couleurs, alors, en réaction, nous avons décidé de peindre en arc-en-ciel les marches des escaliers de notre quartier», explique Zeynep, membre du groupe des peintres populaires de Taksim1. Les autorités réagissent en repeignant en gris mais c’est peine perdue car chaque jour, de nouveaux arc-en-ciel émergent sur la voie publique.

P9080321 (FILEminimizer)

Photo Fliflounette

P9080347 (FILEminimizer)

Photo Toto Caribo

La contestation reste donc bien présente à Istanbul et plus largement dans le reste du pays. La lecture de la presse récente montre qu’encore aujourd’hui, lors de l’écriture de cet article, des heurts éclatent contre la mise en œuvre de projets d’aménagement (Ankara) et les atteintes à la liberté d’expression, avec 60 journalistes emprisonnés en Turquie.

A Istanbul, la bataille pour les municipales est lancée, avec la création d’un parti d’opposition contre l’AKP, le parti du Premier Ministre Erdogan actuellement aux commandes de la ville.

Malgré l’ambiance particulièrement électrique autour des lieux emblématiques de la ville, il est intéressant de se trouver au cœur de l’actualité comme à Istanbul, car on sort du rôle de touriste curieux de vestiges pour s’intéresser à la société contemporaine et des enjeux qui l’animent.

Florence

1Article de Ragip Duran, paru dans Libération le 4 septembre 2013. http://www.liberation.fr/monde/2013/09/04/a-taksim-la-protestation-se-remet-en-marches_929456

P9080337 (FILEminimizer)

Ce n’est pas la Joconde, mais presque. Beaucoup de Turcs se prennent en photo sur ces marches.
Photo Toto Caribo

Publicités

2 réflexions sur “La place Taksim, qu’en est-il de la contestation ?

  1. J’avoue que je ne pensais pas qu’il y avait encore des échauffourées autour de Taskim ? Tu y étais quand, durant l’été ? Merci pour les infos en tous cas, c’est toujours très instructif.

    • Si, les manifestations continuent, même si le dispositif policier est massif. Sur Taksim,c’est presque devenu impossible pour ces raisons, alors la contestation s’est déplacée sur la rive asiatique de la ville (Kadikoy). De plus, à l’approche des municipales, le débat va d’intensifier entre les opposants partisans d’Erdogan…
      Pour répondre à ta question, nous étions à Istanbul du 4 au 18 septembre.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s