De Loutro à Agia Roumeli par la gorge d’Aradena

Ce n’est pas parce qu’on est au bord de la mer que randonner est une balade. Bien au contraire. Le sud-ouest de la Crète est un terrain montagneux avant tout, nos mollets vont s’en rendre compte une fois de plus avec cette nouvelle étape.

Le contexte météorologique du jour (qui aura son importance pour la suite) est ensoleillé, mais avec un vent à décorner les kri-kri[1]. Le coup de vent a touché Loutro à 3h du matin, à 3h05, nous étions Hervé et moi sur le balcon, les yeux clignotants,  à regarder les objets voler et les toiles claquer dans le port. Au petit matin, les propriétaires de bateaux sont sur le pied de guerre : il faut solidement attacher les amarres car les coques font du rodéo sur les vagues déjà bien creuses.

Au large, les rafales soulèvent des milliers de gouttelettes qui courent sur la mer comme de grands spectres dorés.

C’est les cheveux en bataille, que nous nous mettons en route, direction la plage de Marmara, une toute petite plage de galets blancs, à la sortie de la gorge d’Aradena. Les bourrasques, venues de l’est accélèrent notre progression sur le petit sentier côtier. Tandis qu’à quelques pas de là, c’est la baston, nous traversons de paisibles petites criques encore endormies, abritées derrière un cap, où le soleil matinal vient caresser les rochers de ses premiers rayons.

Plus loin, le sentier se heurte à une falaise de calcaires cristallins aux reflets bleutés et dorés. D’où nous sommes, impossible de discerner le moindre passage. Une fois au pied de la paroi, nous découvrons que quelques marches ont été taillées pour permettre au randonneur de s’élever au-dessus de l’obstacle et de continuer sa pérégrination en corniche. Puis, presque comme un cheveu sur la soupe, la minuscule plage de Marmara apparaît. La gorge d’Aradena se termine là où commence notre remontée.

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Sortie de la gorge d’Aradena, et entrée pour nous

Vues de haut, cette gorge est particulièrement impressionnante avec ses lèvres béantes. Vue d’en bas aussi, soyez-en sûrs. Exclusivement minérale, l’entrée du canyon nous donnerait presque froid dans le dos. Après Imbros, on entre dans une autre dimension, celle du gigantisme et du chaos.

La gorge vue depuis la mer

La gorge vue depuis la mer

La gorge d’Aradena est un très bon terrain d’entraînement pour nous et confirme le relief accidenté de la zone. Tout d’abord par la morphologie même de cette curiosité géologique : le sillon creusé dans la montagne ne suit pas un trajet rectiligne nord-sud comme la plupart des gorges de la région. Les mouvements tectoniques, la nature des roches, leur résistance et leur disposition a dessiné une forme de croissant, la gorge changeant brusquement d’orientation dans la seconde moitié des 7 km que constitue sa longueur. Ensuite, pas moins de 6 énormes marches de plusieurs dizaines de mètres de hauteur découpent le lit de la rivière asséché en sections bien distinctes : larges ou étroites, arborées ou caillouteuses.

Morphologie complexe que le randonneur peut ressentir comme un manque d’hospitalité. Si l’on choisit de suivre la gorge dans le sens de la montée, les parois massives de l’entrée et le silence minéral qui règne en ce début de journée ne laissent pas indifférent. Nous circulons entre des murs de calcaire, immenses et froids qui pourraient servir de décor aux livres de Tolkien. Faites-moi penser à en parler à Peter Jackson.

Comme de petites fourmis, nous marchons au cœur de l’antre de pierre, où de rares buissons sont les seuls signes de vie apparente. La mort aussi envoie ses signes : troncs qui dévalent les pentes, stoppés miraculeusement par un rocher, ou cadavres de chèvres qui ont eu l’onglon maladroit…

On ne tarde pas à atteindre un premier mur d’éboulis, que bien sûr, il nous faut gravir. Le premier d’une longue série qui mettra nos mollets à rude épreuve. Il faut contourner les énormes blocs en remontant de jolis petits raidillons qui doivent se transformer en vraies patinoires dans le sens de la descente ! Les parois s’écartent, se resserrent, en permanence, tantôt offrant de magnifiques aires de verdure où les pins se dressent en gardiens du sanctuaire, tantôt nous ramenant à notre condition de lilliputiens cheminant au fond d’un puits. Cette gorge a résolument un côté mystique.

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Plus on remonte le lit, plus le vent qui nous avait réveillé dans la nuit se fait sentir. La gorge devient alors un gigantesque tube à air comprimé ! Des branches mortes se détachent de la falaise pour virevolter au-dessus de nos têtes, les fines pierres et les poussières viennent fouetter le moindre centimètre carré de peau laissé nu. Plus on avance, plus nous sommes contraints de porter nos lunettes de soleil…pour nous protéger les yeux. Par moments, nous entendons un « clac », une pierre vient de tomber dans le ravin. Ambiance.

Nous passons le dernier éboulis dans des conditions dantesques. Bon, déjà, il faut savoir qu’évidemment, au moment où le balisage nous propose de suivre un petit chemin muletier, tout mignon, à flanc de falaise pour contourner facilement l’ultime éboulis, et non le moindre, on a préféré choisir le passage technique. On aime les défis. Deux énormes blocs de pierre que l’on ne peut dépasser sans utiliser les échelles métalliques et les cordes fixées dans la roche. Décidément, on se sera beaucoup servi de nos mains dans cette gorge. Les blocs, entassés de manière anarchique gênent notre progression, et gare à celui qui porte un sac à dos trop lourd ! En plus de cela, le vent s’est renforcé et semble prendre un malin plaisir à nous chahuter.

Il nous faut plusieurs longues minutes pour passer la difficulté. Ensuite, courbés contre le vent, nous atteignons la sortie par une ultime montée. Le petit village en ruines d’Aradena, ensoleillé et calme offre une belle récompense après cette gorge plutôt physique. Nous gagnons la passerelle que nous voyions quand nous étions encore au fond. Suspendue à 136 m de hauteur, elle enjambe le ravin et permet de relier les villages d’Anapoli et Aradena. Lorsqu’une voiture roule sur les planches de bois qui frappent la structure métallique, le bruit est tel que dans la gorge, on ne peut s’empêcher de sursauter ! Sur cette passerelle, les fous d’adrénaline peuvent s’offrir un petit saut à l’élastique !

Nous rejoignons ensuite le village d’Agios Ioannis où une charmante taverne qui fait également hôtel, où nous dégustons des plats savoureux, en contemplant la vue panoramique sur les Montagnes Blanches. Le paysage est devenu franchement montagnard, où les forêts de conifères  forment un socle vert au pied des sommets pelés fièrement pointés vers le ciel. À les regarder, ça donne envie d’aller leur gratter le dos !

Une autre fois car notre journée de marche continue. Il nous faut maintenant regagner le bord de la falaise pour ensuite, descendre sur la mer et rejoindre notre étape du jour, le village d’Agia Rouméli, à la sortie des gorges de Samaria. Il suffit de deux lignes pour l’écrire, mais quelques heures de marche, tout de même, pour arriver au bout.

Nous repartons. Au moment où l’on atteint l’extrémité de la falaise, il faut vous imaginer à bord d’un avion, prêt à sauter en parachute. La vue est archi plongeante, ce qui me donne de petits battements de cœur (rebelote !) au moment de commencer la descente sur le sentier muletier qui dessine un nombre de lacets qui dépasse l’entendement. Nos rotules sont à deux doigts de faire des étincelles !

Au bord de la montagne, on découvre la baie que nous devons longer jusqu'à Agia Roumeli, au fond.

Au bord de la montagne, on découvre la baie que nous devons longer jusqu’à Agia Roumeli, au fond.

Difficile de voir où ce chemin muletier continue

Difficile de voir où ce chemin muletier continue

Nous rejoignons le E4, signe que le sentier va être relativement plus plat. Nous marchons à l’ombre des pins parasols, sur un tracé qui traverse à plusieurs reprises des zones de sable fin et gris qui remonte jusqu’au pied de la montagne. Après la progression dans les graviers le matin à la gorge d’Aradena, nous voici avançant à petites foulées dans le sable. Ça tire sur les jambes en cette fin de journée.

Il est 17h30, nous ne sommes toujours pas arrivés à Agia Roumeli, pourtant, cela fait bien 2h que notre destination est en vue ! Les jambes un peu lourdes, le soleil qui se prépare à se cacher derrière la montagne, serait-on en passe de rater notre baignade quotidienne ? Pas question ! Et si on se baignait maintenant ? On fonce vers le bord de la plage. Ni une ni deux, nous voici en train de barboter dans l’eau cristalline ! Rien de tel pour nous relancer pour les derniers kilomètres.

Nous arrivons à Agia Rouméli au soleil couchant, après 21 km de marche, et plus de 1500 m de dénivelé cumulé positif. Lorsqu’on explique notre parcours au gérant de l’hôtel que nous avons choisi pour la nuit, sa réaction, dans un français parfait, est immédiate : « Ahhhhhhh, ils sont fous ces Français, ils marchent beaucoup trop ! »

[1] Les kri-kri sont les chèvres sauvages, endémiques de la Crète, qui vivent actuellement essentiellement dans les gorges de Samaria.

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