Marta, la Catalogne en héritage

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Installée à Barcelone depuis un peu plus d’un an, mon projet est de réaliser des portraits de Barcelonais pour présenter la ville à travers le regard de ses habitants, de ceux qui la vivent au quotidien. J’ai voulu commencer avec Marta.Photo1

Marta a été ma professeur d’espagnol lorsque j’ai décidé de prendre des cours intensifs pour accélérer mon intégration. Un jour, en classe, suite à une actualité, nous avons abordé le thème de l’indépendance de la Catalogne. La manière dont elle nous a parlé de son histoire familiale et les raisons de son indépendantisme m’a touchée, car c’est son cœur qui parlait. Comme une évidence, j’ai voulu partager son histoire.

Nous nous sommes retrouvées à la sortie de son travail. Fatiguée mais contente d’avoir terminé sa journée, nous nous sommes installées dans un petit bar restaurant à deux pas de l’école. Au milieu des effluves de café et des conversations animées des clients de passage, Marta m’a raconté son histoire.

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          Une famille catalane

Marta est née à Barcelone le 13 avril 1974, elle est de deux ans l’aînée de sa sœur. Les racines familiales se situent à La Galera, un petit village de 700 habitants du sud de la Catalogne, dans la région du delta de l’Ebre. Comme beaucoup de familles de l’époque, les parents ont quitté le village pour tenter leur chance dans la capitale catalane, alors en plein essor économique.

Le village de La Galera

Le village de La Galera

Arrivés sans études à Barcelone, le couple s’installe à la Verneda, un quartier du district ouvrier de Sant Martí, où les blocs d’immeubles ont poussé comme des champignons dans les années 1950 pour accueillir le flot de migrants. Un seul salaire à la maison, celui du père qui enchaîne les boulots au marché du Born où il va s’approvisionner pour le magasin, dans des bodegas, avant d’entrer dans le secteur de la banque comme vérificateur des comptes. Les grands-parents, qui travaillent tous les deux, apportent un soutien économique au foyer. Dans le cas de Marta comme dans la société espagnole en général, la cellule familiale est très soudée. Un phénomène qui s’est amplifié avec la crise de ces dernières années.

Quand Marta entre à l’école, dans la Barcelone post-Franco[1], les cours de religion sont obligatoires et lorsqu’un professeur entre dans la classe, les élèves se lèvent et saluent d’une même voix « Bonjour Professeur ! ». Les cours d’éducation physique ont des allures d’exercices militaires, Marta m’en fait la démonstration : les chorégraphies sont exécutées au rythme des coups de sifflet.

C’est au lycée qu’elle rencontre son compagnon, Jesús, fils d’une famille andalouse installée à Barcelone. Le week-end et les vacances scolaires, elle retourne au village des origines avec ses parents. Son cœur est partagé entre Barcelone, la ville de sa vie, et son petit village du delta de l’Ebre. Ces aller-retour réguliers vont forger son identité catalane et donner naissance à son combat d’aujourd’hui.

Une fois le bachillerato[2] en poche, elle rentre à l’université et choisit « philologie catalane », l’étude de la langue catalane. Au cours de son cursus, Marta commence à travailler dans une école de langues, comme prof d’espagnol et de catalan.

Avec le recul, l’enseignante souligne que le système éducatif de l’époque a permis à de nombreux enfants de sa génération d’évoluer dans l’échelle sociale. Aujourd’hui, elle a la chance de faire beaucoup de choses que ses parents ne pouvaient pas se permettre : se faire un restaurant le week-end, aller au théâtre, partir quelques jours à la montagne pour faire du ski.

Balade en famille aux Ports de Tortosa-Beseit, près du delta de l'Ebre

Balade en famille aux Ports de Tortosa-Beseit, près du delta de l’Ebre

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          Barcelone, la ville « alegre »

Cela fait maintenant 16 ans que Marta est professeur d’espagnol et de catalan à Barcelone, une ville qu’elle ne quitterait pour rien au monde. « Barcelone est une ville très pratique et à taille humaine. Depuis le centre, tu peux rejoindre n’importe quel endroit en moins d’une demi-heure. Et il y a des activités pour tout le monde c’est génial ! ». Cette année, elle a décidé d’apprendre à danser le swing.

Sans tomber dans le discours du « c’était mieux avant », la Barcelonaise reconnaît que depuis les Jeux Olympiques de 1992, le tourisme a transformé la ville. Barcelone a reçu 8 millions de visiteurs en 2014. Hormis les prix qui ont grimpé, c’est surtout la multiplication des interdits dans tous les domaines qui frappe Marta. « C’est paradoxal car les touristes viennent à Barcelone pour sa réputation de ville libre, mais comme ils sont toujours plus nombreux, il y a de plus en plus de règles, de contrôle, de police. Avant, les bars, les discothèques, les terrasses n’avaient pas d’horaires. Ils fermaient lorsque le dernier client partait. Aujourd’hui, chaque type d’établissement a des horaires de fermeture précis. »

La ville « alegre », c’est comme ça qu’elle la définit,  une ville « joyeuse », « pleine de vivacité ». Le visage de la Catalane s’illumine, ses yeux prennent des accents bleutés, comme si la mer, qu’elle adore, faisait partie d’elle. La plage, les vélos, qu’avant on ne trouvait pas en ville, le soleil, la vie grouillante dans les rues, les enfants, les personnes âgées, le mélange des nationalités, des couleurs, des milieux sociaux, les homosexuels… termine-t-elle avec un large sourire.

Une ville multiple avec une atmosphère unique dont les Barcelonais ont toujours été fiers. « Les gens sont heureux de participer aux événements de la ville, de faire partie de ce qui se vit à Barcelone, et dire « je suis Barcelonais » est une vraie fierté. » Une fierté qui s’étend au-delà des limites de la ville.

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          La Catalogne, un combat qui coule dans les veines

Quand on aborde le thème de la Catalogne dans son actualité politique, la table sursaute. « Sí ! Sí ! » martèle Marta, en référence à sa réponse à la consultation du 9 novembre dernier sur le statut que souhaitent les Catalans pour leur région : voulez-vous que la Catalogne devienne un État ? Oui. Si oui, voulez-vous que cet état soit indépendant ? Oui.

Comme beaucoup de indépendantistes, elle aimerait que les impôts prélevés sur son salaire servent à améliorer le quotidien des Catalans. Un peu égoïste et pas franchement solidaire, reconnaît-elle, mais « quand tu payes une garderie 300€ et que dans d’autres régions d’Espagne, on te demande seulement 80€, le sentiment indépendantiste fait son chemin. » Beaucoup remarquent que tout est plus cher en Catalogne. « Par exemple, nous avons les meilleurs spécialistes de santé du pays, alors les gens viennent de toute l’Espagne pour se faire soigner ici. Pour les services de propreté de la ville, c’est pareil : pourquoi nettoient-ils toute la journée ? Parce qu’il y a du tourisme, et cela nous coûte cher. S’il n’y avait pas autant de touristes, il n’y aurait pas besoin de nettoyer autant. »

Marta et sa fille aînée, lors de la journée nationale de la Catalogne

Marta et sa fille aînée, lors de la journée nationale de la Catalogne

Le « Sí ! Sí ! » de Marta va bien au-delà de la question économique. La Catalogne coule dans ses veines, depuis les racines familiales jusque dans sa vie quotidienne. Ses études ne sont pas un hasard. « Avec l’histoire familiale que j’ai, c’était philologie catalane, point. »  dit-elle en tapant du point sur la table. Son parcours universitaire lui a permis de découvrir la richesse de la culture catalane. « Tirant lo Blanc [3] est une œuvre majeure de notre littérature, l’équivalent de Don Quichotte, mais elle n’a pas eu le même succès car écrite dans une langue minoritaire » regrette-elle. L’indépendance, c’est un peu aussi pour cesser d’être une minorité.

Depuis quelques années, cette culture longtemps méconnue est mise en lumière grâce à la promotion touristique des traditions catalanes. Les « castells » par exemple, ces tours humaines que l’on construit lors de célébrations diverses, étaient inconnus jusqu’à ce qu’ils fassent partie de la marque de la région et qu’ils soient inscrits au Patrimoine Mondial de l’UNESCO en 2010.
Ce qui est triste selon Marta, c’est qu’une partie des Catalans ne connaissent pas leur propre culture. « Si tu regardes les cahiers d’école de ma mère, tout est en castillan. Ma mère ne sait pas écrire en catalan, sa langue maternelle. Il y a toute une génération n’a pas étudié les classiques catalans ».

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          La langue, outil de résistance

« Quand mes parents sont arrivés à Barcelone, dans le quartier, on parlait espagnol car les gens venaient des quatre coins de l’Espagne. À l’époque de mes grands-parents, cela faisait chic de parler espagnol, car cela montrait que tu venais d’une famille aisée. Mais pour eux, c’était compliqué. Ils le comprenaient mais avaient des difficultés à le parler. Dans une phrase de 4 mots, mon grand-père pouvait dire deux mots en espagnol et le reste en espagnol « catalanisé » ou directement en catalan. Ils ne connaissaient pas le vocabulaire en castillan. »

Aujourd’hui, préserver la langue catalane est un enjeu de survie pour Marta, et cela commence au sein même de la famille. Son compagnon, Jesús, a grandi avec le castillan comme langue maternelle. Ils communiquent en espagnol, la langue avec laquelle ils se sont rencontrés. Ils sont parents de deux petites filles, Martina et Lola, 7 et 3 ans. La maman et ses filles se parlent en catalan. Jesús, lui, donne des ordres simples en catalan, une langue qu’il maîtrise parfaitement, mais quand il s’agit d’évoquer des sujets plus profonds : des opinions, des sentiments, il utilise le castillan. Les filles, elles, répondent en catalan.

Le bilinguïsme à la maison  (dessin : Anne-Laure Pineau)

Le bilinguïsme à la maison
(dessin : Anne-Laure Pineau)

Mais depuis quelques temps, Marta est un peu inquiète. Elle a remarqué que sa fille aînée répondait en castillan à son papa. « Pour la politesse, c’est bien, car si elle rencontre quelqu’un dans la rue, elle ne fera pas le coup du  « non, je ne réponds qu’au catalan ». Mais avec son père, elle n’a pas besoin de parler en castillan ! » rit-elle en tapant du poing sur la table.

L’horreur absolue serait que les deux sœurs communiquent entre elles en castillan comme elle le voit faire chez ses cousines. « Plus tard, il y a de grandes chances qu’elles soient en couple avec quelqu’un qui parle castillan, alors si aujourd’hui, elles abandonnent le catalan comme langue maternelle, c’est l’extinction. L’espagnol, lui, n’a pas de risque de disparaître, mais le catalan, si nous n’y travaillons pas, il va cesser d’exister comme langue maternelle. Et ça, ça ne me plairait pas du tout. »

Son métier de professeur est loin d’être étranger à son combat. ♦

Florence Siguret

[ Versión en castellano ]


[1] Le dictateur est mort le 20 novembre 1975.

[2] Notre équivalent du baccalauréat.

[3] Œuvre de Joanot Martorell (1490)

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